vendredi 22 avril 2016

Le choix d’une liseuse

Un ami m’a récemment demandé mon avis sur l’achat d’une liseuse. Puisqu’il ne sait pas si cela va lui plaire (il est plutôt réfractaire à la lecture numérique), il ne souhaite pas trop investir, de sorte qu’il hésite entre la Kobo Touch 2.0 à environ 90 dollars ou la Kobo Glo HD à près de 130 dollars. Il a également fait allusion à la Kindle de base à 80 dollars, même s’il n’aime pas Amazon, notamment en raison du fait que cette société américaine ne paierait pas toujours ses impôts dans les pays dans lesquels elle serait installée. Je pourrais lui dire qu’Apple et Google ne font pas mieux, mais enfin… là n’est pas le problème. Voici grosso modo ce que je lui ai répondu :

Tu dois hésiter entre la Kobo Glow HD ou la Kindle Paperwhite, et pas autre chose. Il y a d’autres marques de liseuse, mais elles ne sont pas disponibles au Canada. L’une comme l’autre tournent autour de 140 dollars. Ces deux modèles te permettront de souligner tes textes, de prendre des notes et de récupérer tes annotations, soit dans Calibre, soit ailleurs. La Kindle est plus fluide, et tu as accès pour presque rien à une foule d’auteurs auto publiés dont certains sont très bons. À toi de voir. Avec Amazon, tu fonctionne en anglais, mais tu as un grand choix de livres français, de plus en plus en fait, le catalogue d’Amazon France se retrouvant presque intégralement sur celui d’Amazon Canada. Avec Kobo, tu as aussi pas mal de choix. Personnellement, j’ai ma Kindle depuis trois ans, et elle est encore excellente. Cela vaut l’investissement.

Tu peux gérer les liseuses Kobo et Kindle dans leur écosystème, comme tu peux t’en passer en les contournant. En effet, même si l’une comme l’autre fonctionne dans un écosystème prétendument fermé, tu peux les gérer avec Calibre, un logiciel libre disponible sur lequel je me suis déjà penché sur mon blogue.

Avant d'acheter ta liseuse, demande-toi ce que tu veux faire. Est-ce que souligner des passages de Kant est important pour toi ? Est-ce que tu veux récupérer tes notes ? Que souhaites-tu lire ? Des nouveautés, des œuvres marginales, des ouvrages libres de droit, de la fiction ou de la philosophie ? En attendant, va sur Amazon.ca et, dans le Kindle Store (menu déroulant à gauche du moteur de recherche), tape, par exemple : « Kant french edition » ou « Theophile Gauthier french edition », et tu verras apparaître des ouvrages que tu pourras acquérir pour quelques dollars, voire pour rien du tout. Prends le temps de fouiller un peu la boutique Kindle. Ensuite, fais pareil avec Kobo. Dans Google, tape « Kobo Canada librairie » ou tout simplement « Kobo books », puis fais le même exercice : tu verras alors si tu as accès à autant d’ouvrages. Si oui, alors c’est l’un ou l’autre, mais ne va pas en bas de 130 $.

Si tu ne comptes pas lire beaucoup alors tu peux choisir une tablette aussi. La Samsung Tab A de 8 pouces est à 250 $. Mais ce n’est pas comme une liseuse. Avec une liseuse, tu peux tenir deux mois sans recharge et tu la traînes partout, y compris à la plage (ce que tu ne peux pas faire avec une tablette).

– Billet de Daniel Ducharme

vendredi 18 mars 2016

Testament of Youth (Mémoires de jeunesse)

Un beau film. Un film qui porte sur la peine inconsolable qu’une jeune femme ressent à la perte de son fiancé, de ses amis, puis de son frère. Cette perte est occasionnée par l’action la plus stupide que les hommes puissent commettre : la guerre.

Vera Brittain, auteure de ces mémoires, s’engage comme infirmière, mettant fin à des études prometteuses dont l’accès, pour les femmes de cette époque, s’avérait difficile, un bon mariage constituant encore la meilleure garantie pour leur avenir. Mais, dans les circonstances de la guerre de 1914, poursuivre des études de lettres classiques n’avait plus de sens pour elle. Elle s’engage donc comme infirmière, d’abord en Angleterre, puis, après la mort de son fiancé, en France où elle cherche à se rapprocher de son frère. Elle s’est effectivement rapprochée de ce frère qui est mort peu de temps après son arrivée. Cette scène avec tous ces corps de jeunes hommes étendus sur des civières de fortune vous laissera une forte impression qui vous fera comprendre encore avec plus d’acuité la célèbre réponse que fit Louis-Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit (1932), à Lola qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas partir à la guerre, et s’il était lâche : « Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »

À la fin de cette guerre, Vera Brittain a trouvé le courage de prendre la parole dans une assemblée de revanchards pour clamer que le monde doit trouver un autre moyen que la violence pour solutionner ses conflits. Elle s’engage alors sur la voie du pacifisme. Jamais elle n’oubliera ceux qui ont illuminé sa jeunesse. Et jamais elle ne sera la même personne qu’avant la guerre. Comme l’écrit encore Céline, une année avant la parution de Testament of Youth de Vera Brittain : « De la prison, on en sort vivant, pas de la guerre. Tout le reste, c’est des mots. »

Il est rare que je vois un film tiré d’un livre sans que j’aie lu celui-ci avant. Ce fut le cas pour Testament of Youth (1933), un très beau film britannique qui, à moins que vous n’ayez pas la moindre parcelle de sensibilité, saura vous toucher.

Mémoires de jeunesse (Testament of youth), 2015, un film britannique de James Kent, avec Alicia Vikander, Kit Harrington et Taron Egerton. 2 h 10.

– Critique de Daniel Ducharme

samedi 27 février 2016

La grande foi des Indiens d'Amérique

Lorsque les premiers blancs ont mis les pieds sur le sol de l'Amérique, ils se sont emparés des terres au nom de leur roi, malgré le fait que ce territoire était habité par des peuples qui furent désignés sous le nom de peaux-rouges. Les blancs ne considéraient pas les peaux-rouges comme des êtres humains. Pour eux, ces êtres étaient des bêtes à visage humain. Ils ne pouvaient pas avoir d'âme, puisqu'ils étaient des barbares, des païens, des bêtes sauvages. Cette perception justifiait les massacres auxquels ils se sont livrés. Non seulement les blancs ont massacré les peaux-rouges, mais ils ont également massacré les bisons qui leur servaient de nourriture. Des trente millions de bisons qui parcouraient les vastes plaines de l'ouest américain avant l'arrivée de l'homme blanc, il ne resta plus que quelques milliers de bêtes.

Il est étonnant de voir avec quelle facilité l'orgueil, l'avidité et la cruauté peuvent conduire aux pires excès. Pourtant, ce sont des chrétiens qui ont commis ces atrocités. Quand les blancs ont soumis les noirs d'Afrique à l'esclavage, ils ont prétendu que ces êtres n'étaient pas des humains, mais des bêtes à visage humain. Ils pouvaient s'en emparer par la force, les soumettre à l'esclavage et les traiter comme des animaux. Quand les allemands nazis ont décidé d'éliminer les juifs, ils ont prétendu que les juifs n'étaient des êtres humains, mais des bêtes à visage humain (Heinrich Himmler, chef de la Gestapo). Quand le président américain George Bush a décidé d'attaquer l'Irak, il a prétendu que Saddam Hussein était un monstre assoiffé de sang, que ce pays possédait des armes de destruction massive; que l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord étaient l'axe du mal. L'Amérique et ses alliés faisaient partie de l'axe du bien. En somme, selon Bush, c'était la guerre du bien contre le mal. Cela justifiait les pires massacres.

Est-ce que les Indiens d'Amérique étaient des païens, du seul fait qu'ils n'étaient pas de religion catholique, qu'ils ne lisaient pas la bible et qu'ils ne suivaient pas les instructions de l'église de Rome? Ils n'étaient pas religieux, certes, mais ils étaient croyants. Beaucoup plus que les blancs qui les ont traités de païens et les ont massacrés. L'Indien ne consacrait pas une seule journée de la semaine à l'adoration de son Dieu; chaque jour lui était consacré. Il voyait le Grand Esprit dans tout : dans le soleil, la lune, les étoiles, les animaux, les plantes, etc. Il vénérait la terre qu'il appelait la Terre-Mère. Il vénérait l'animal qui le nourrissait. Il croyait à l'immortalité de l'âme et vénérait ses ancêtres. L'endroit où il enterrait ses morts était sacré. Le chef était choisi par les mères parmi ceux qui démontraient la plus grande sagesse.

Voici quelques citations de grands chefs indiens :

« L'homme blanc doit traiter les bêtes de cette terre comme ses frères. Je suis un indigène et je ne connais pas d'autre façon d'agir. J'ai vu sur les plaines des milliers de bisons laissés à pourrir par l'homme blanc qui les avait tués d'un train en marche. Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes? Si toutes les bêtes disparaissaient, les hommes mourraient d'une grande solitude d'esprit, car tout ce qui arrive à la bête arrive aussi à l'homme. Toutes les choses sont liées. Tout ce qui survient à la terre survient aux fils de la terre. Il y a une chose que nous savons et que l'homme blanc découvrira un jour : Notre Dieu est le même Dieu que le vôtre. Vous pouvez penser que vous le possédez, comme vous désirez posséder notre terre, mais vous ne le pouvez. La terre est le corps de l'homme. Et sa compassion est la même à l'égard de l'homme rouge qu'à l'égard de l'homme blanc. Cette terre nous est précieuse. Et mépriser la terre, c'est mépriser son Créateur ». Chef Seattle, de la tribu Duwamish « Nous étions un peuple sans loi, mais nous étions en bons termes avec le Grand Esprit, le Créateur et le Maître de toutes choses. Vous, les blancs, vous nous preniez pour des sauvages. Vous ne compreniez pas nos prières et vous n'essayiez pas de comprendre. Quand nous chantions nos louanges au soleil, à la lune ou au vent, vous disiez que nous adorions des idoles. Sans comprendre, vous nous condamniez comme des âmes perdues, simplement parce que notre forme d'adoration différait de la vôtre. Nous voyions l'oeuvre du Grand Esprit dans tout : soleil, lune, arbres, vent et montagnes. Parfois, nous l'approchions à travers ces choses. Était-ce mauvais? Je pense que nous avions une vraie foi dans l'Être Suprême; une foi plus grande que la plupart des blancs qui nous ont appelés : païens. Les indiens qui vivent près de la nature, ne vivent pas dans les ténèbres ».
Tantaga Mani, de la tribu Stoney

« Frère, vous dites que vous êtes envoyé pour nous enseigner comment adorer le Grand Esprit d'une façon qui lui plaise et que si nous n'embrassons pas cette religion que vous, les blancs, vous enseignez, nous serons désormais perdus. Vous dites que vous avez raison. Comment savons-nous que cela est vrai? Nous savons que votre religion est écrite dans un livre. Si elle était faite pour nous, pourquoi le Grand Esprit ne nous a-t-il pas donné..et pas seulement à nous mais à nos ancêtres, la connaissance de ce livre, avec les moyens de le comprendre correctement? Nous savons seulement ce que vous en dites. Comment saurons-nous ce qu'il faut croire, ayant été si souvent trompés par l'homme blanc? Frère, vous dites qu'il n'y a qu'une façon d'adorer et de servir le Grand Esprit. S'il n'y a qu'une seule religion, pourquoi le monde blanc s'entend-il si peu à son sujet? Pourquoi n'êtes-vous pas tous d'un commun accord, puisque vous pouvez tous lire ce livre? Frère, nous ne comprenons pas ces choses. On nous dit que votre religion a été donnée à vos ancêtres; qu'elle fut transmise de père en fils. Nous aussi, nous avons une religion qui fut donnée à nos aïeux et transmise à leurs enfants. Notre religion nous enseigne à être reconnaissants pour tous les bienfaits que nous recevons, à nous aimer et à être unis. Nous ne nous disputons jamais au sujet de la religion, parce que c'est un sujet qui regarde chaque homme et le Grand Esprit. Frère, nous n'avons aucunement le désir de vous l'enlever; nous voulons simplement jouir de la nôtre »
Sogoyenwatha, chef Seneca, au missionnaire Cram

« Dans la vie indigène, il n'y a qu'un devoir inévitable : celui de la prière, de la reconnaissance quotidienne de l'invisible et de l'éternel. Les dévotions journalières de l'indigène lui sont plus nécessaires que la nourriture du jour. Il se lève au moment où pointe l'aube, chausse ses mocassins et descend au bord de l'eau. Là, il se jette au visage une poignée d'eau claire et froide, ou plonge de tout son corps dans le courant. Après le bain, il se tient droit devant l'aube qui s'avance, face au soleil qui danse à l'horizon et il offre sa prière silencieuse. Sa compagne peut le précéder ou le suivre dans ses dévotions; jamais elle ne les fait avec lui : chaque âme doit rencontrer seule le soleil du matin, la douce terre nouvelle et le Grand Silence. Lorsque, au cours de son aventure quotidienne, le chasseur peau-rouge rencontre une scène d'une grande beauté, il s'arrête un instant dans l'attitude de l'adoration. Il ne sent aucunement le besoin de mettre un jour sur sept à part, comme un jour sacré, puisque pour lui, tous les jours sont de Dieu. L'individu unit à son orgueil une humilité singulière. L'arrogance spirituelle lui est étrangère. Il n'a jamais prétendu que le pouvoir de la parole était une preuve de supériorité vis-à-vis la création muette, au contraire, cela lui paraît un don périlleux. Il croit au silence, signe d'un équilibre parfait. Le silence est l'équilibre absolu du corps, de l'esprit et de l'âme. L'homme qui se contient est toujours calme et inébranlable devant les tempêtes de la vie; pas une feuille ne bouge sur l'arbre, pas une vague sur l'eau, son attitude est l'idéal du sage naturel. Si vous lui demandez: « Qu'est-ce que le silence? » Il vous répondra : « C'est le grand mystère, le saint silence est sa voix ». Si vous lui demandez : « Quels sont les fruits du silence? » il vous répondra : « La maîtrise, le vrai courage, la patience, la dignité et la révérence; le silence est le fondement du caractère ».
Ohiyesa, de la tribu Dakota

– Billet de Jean-Claude St-Louis

samedi 13 février 2016

La cybernétique

« Nous sommes des naufragés sur une planète vouée à la mort. »
Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique

La cybernétique fournit l’une des principales clés permettant de comprendre la nature des mutations technologiques et culturelles en cours puisqu'elle a joué un rôle de premier plan dans la constitution d’un « paradigme informationnel » qui a germé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, nous sommes entrés dans « un monde sans frontières, tout entier voué à la communication et à l’échange d’informations (...). Un monde rendu plus rationnel par le contrôle et la gestion informationnels. Un monde peuplé d’êtres hybrides tels ces machines intelligentes, ces robots et cyborgs dont les médias annoncent chaque jour les nouveaux exploits. »

En niant l’héritage humaniste tout en promulguant une logique de désubjectivation, la cybernétique a ouvert une brèche profonde au cœur du principe d’humanité. Elle a rejeté les notions d’« autonomie subjective » et d’« intériorité subjective », présumant que « nous n’avons aucune expérience interne de la personnalité des autres ». La transformation radicale de la figure du sujet humain s'est opérée par la transformation de son rapport à la machine. En mettant l’accent sur les messages et les codes, la cybernétique en est venue à annuler les lignes de démarcation entre homme, ordinateur et environnement. Par l’extension de la notion de comportement, elle a inclut la machine dans la catégorie universelle d’« être comportemental ». Cette conception a mené à une « ontologisation » de la machine.

- Contenu et extraits tirés du livre de Céline Lafontaine, La société postmortelle : la mort, l’individu et le lien social à l’ère des technosciences (Paris : Éditions du Seuil, 2008) par Chartrand Saint-Louis

Le brillant essai de Céline Lafontaine permet de saisir tous les bouleversements qui affectent les sociétés modernes, dont la logique de désubjectivation et la négation de l’héritage humaniste. Comme le dit l’auteur, lorsque l’on prend conscience du lien traditionnellement établi en Occident entre la mémoire et la subjectivité, on se rend compte de l’ampleur du retournement philosophique induit par la cybernétique.

À lire aussi : Guy Lacroix, Cybernétique et société : Norbert Wiener ou les déboires d’une pensée subversive, Revue Terminal : Technologie de l’information, culture et société, Numéro 61, Automne 1993